Pamela Druckerman, écrivain américain
vivant en France, auteur du best-seller Bébé made in France, s’interroge :
pourquoi les petits Français, parmi les enfants les mieux éduqués au monde,
deviennent-ils des adultes profondément déprimés (1) ?
J'ai remarqué, il y a peu, que quand ma
fille joue à la maîtresse avec ses copines, elle ne donne que des notes très
moyennes à ses soi-disant élèves. Alors que son cousin anglais, lorsqu’il joue
au même jeu, passe son temps à encourager tout le monde et à distribuer
allègrement les bonnes notes en s’écriant : « C’est bien ! »
En tant qu’Américaine (mariée à un
Anglais), vivant et élevant mes enfants à Paris, j’ai l’habitude de ces petites
différences culturelles. J’ai même longtemps trouvé ça amusant. Mais
aujourd’hui, je commence à être inquiète : un scepticisme, si typique du
caractère français, s’insinue lentement dans l’esprit de mes enfants.
Ils me reprochent déjà d’être « trop
américaine ». Lorsqu’il m’arrive de chantonner dans la rue (qui peut marcher
sous la pluie sans siffloter quelques mesures de Singin’ in the Rain ?), ils se
mettent immédiatement à crier : « Arrête de chanter ! » Récemment, au
supermarché, bloquée dans une queue qui n’avançait pas, j’ai voulu me plaindre
à la dame qui se trouvait devant moi. C’est à peine si elle m’a regardée. «
Parfois, les Français sont bizarres », ai-je fait remarquer à ma fille, après
cet incident. « Non maman, c’est toi qui es bizarre », m’a-t-elle rétorqué.
Le problème est sans aucun doute le même
pour tous les immigrés : leurs enfants maîtrisent mieux qu’eux la langue et les
codes sociaux du pays qui les accueille. Mais si je m’en tiens aux récentes
études qui mesurent le sentiment de bonheur en France – notamment le sondage
montrant que les Français sont plus pessimistes sur leur avenir que les Afghans
et les Irakiens – je ne suis pas certaine de vouloir que mes enfants se fondent
dans le paysage!
Reste qu’enrayer ce processus n’a rien
d’évident. Qu’est-ce qui, en France, rend mes enfants si critiques et
prudents ? L’école ? Les livres qu’ils lisent ici et les films qu’ils
regardent ? Et surtout, puis-je lutter avec, comme seule arme, ma « joie de
vivre » américaine ? Est-il possible d’élever ses enfants à Paris et de leur
inculquer, malgré tout, une bonne dose d’espoir ?
Quand on a grandi, comme moi, au sein de
la classe moyenne américaine, c’est difficile de ne pas être d’un naturel
optimiste. Dans les années 1980, on chantait au lycée : Oh, what a Beautiful
Morning (Oh, quelle belle matinée) tandis que Ronald Reagan faisait campagne
pour sa réélection avec le slogan « It’s Morning again in America » (« C’est un
jour nouveau pour l’Amérique »). Avec mes copines, nous connaissions par cœur
toutes les chansons de la comédie musicale Annie – l’histoire d’une petite
orpheline sauvée par un milliardaire misanthrope à qui elle redonne goût à la
vie – et plus particulièrement son air le plus célèbre : The Sun Will Come Out
Tomorrow (Demain, il fera beau).
Il y avait, à cette époque, peu de
chances d’être un élève « moyen ». Les écoles se battaient pour afficher les
meilleurs résultats et à peu près tout le monde était donc évalué comme «bon »
ou « excellent ». À la fin de l’été, nous rentrions de colonie de vacances
bardés de récompenses. J’ai toujours mon trophée de tir à l’arc même si je ne
me souviens pas d’avoir jamais touché la cible.
On se doutait bien que le mal et
l’injustice existaient dans le monde. Mais on enseignait aux enfants qu’ils
pouvaient les faire disparaître – et ils le croyaient vraiment. Quand je
n’étais pas à mes cours de tennis, j’écrivais des lettres de soutien pour la
libération de prisonniers politiques. Les techniques de développement personnel
connaissaient un succès grandissant aux États-Unis, véhiculant l’idée que des
pensées positives peuvent transformer le monde qui vous entoure. En France, les
étudiantes les plus jalousées cultivent leur mélancolie en fumant des
cigarettes. Aux États-Unis, elles intègrent un groupe de pom-pom girls et
épellent les mots « Victoire ! » et « Action ! » avec leurs bras.
L’Éducation Bonjour tristesse
Bring it on (T.C.D. / VISUAL Press
Agency, 2000)
Rassurez-vous, quand je me suis installée
en France, vers la trentaine, je trimballais dans mes bagages quinze ans d’une
vie remplie de désillusions. Je ne passais pas mon temps à souhaiter une bonne
journée à tout le monde. Et pourtant, débarquer à Paris a été un choc. J’étais
une étrangère qu’on observait avec méfiance. J’ai assez vite compris que mon
habitude américaine de sourire à tout le monde, y compris aux gens que je ne
connaissais pas, au lieu de faciliter les rencontres, me faisait passer pour
une idiote.
Il en allait de même pour toute
manifestation de joie trop marquée. Pourtant, honnêtement, je n’en étais pas à
harceler des inconnus pour discuter avec eux. Quand je me suis présentée à mes
voisins de palier, ils m’ont vanté « l’exceptionnelle » discrétion des anciens
occupants de notre appartement. Lorsqu’un jour, dans le café en bas de la
maison, j’ai dit à un homme que je croisais tous les matins depuis des mois qu’il
ressemblait à un américain que je connaissais, il a ricané et m’a répondu : «
Qui, George Clooney ? ». On ne s’est plus jamais parlé. Je ne comprenais pas
comment, dans un pays où le plaisir a autant d’importance et où l’on peut
parler pendant tout un repas de ce qu’on a mangé la veille, les Français
pouvaient être aussi moroses.
Après la naissance de mes enfants, je me
suis fait la même réflexion. Ce pays regorge de services publics
extraordinaires comme les crèches, mais c’est à peine si les parents s’y
adressent la parole. Aux États-Unis, les bacs à sable et les aires de jeu sont
pour les parents l’occasion de papoter et de nouer quelque fois de belles
amitiés. Mais à Paris, lorsque j’ai essayé d’engager la conversation avec des
mamans – flanquées d’enfants du même âge que les miens et de sacs à main du
même prix – elles m’ont bien fait sentir que j’étais une intruse collante.
En tant que mère, il y a beaucoup de
choses que j’admire en France. Je suis impressionnée par le travail de
Françoise Dolto – qui reste inconnue de la plupart des Américains – et par son
idée que les enfants, même tout petits, comprennent ce qu’on leur dit, d’où
l’importance de ne jamais leur mentir. Et puis vous connaissez beaucoup de pays
dans le monde où on laisse partir seuls, en voyage scolaire, des enfants d’à
peine six ans toute une semaine ? Et les repas de gourmets – entrée, plat,
fromage et dessert – servis dans les crèches et les écoles ? Les enfants, en
France, sont traités comme des personnes à part entière capables de se
débrouiller seules aussi bien en vacances que devant une assiette de fromages
(au cours d’un voyage aux États-Unis, mes enfants ont mangé un plat dont les
petits Américains raffolent : des « macaroni & cheese » ; ils m’ont glissé
à l’oreille : «Maman, mais ça n’est pas du vrai fromage ! »).
Cela dit, j’ai aussi pu constater que le
pessimisme français se cultivait dès l’enfance. Dans les livres américains que
je lis à mes enfants, le problème auquel les personnages sont confrontés finit
souvent par être résolu. La cuillère qui aimerait devenir une fourchette pour
pouvoir attraper des spaghettis trouve soudain la vie merveilleuse quand elle
réalise qu’elle peut plonger dans la crème glacée. Elle apprend et grandit.
Les livres français que mes enfants rapportent
de l’école commencent eux aussi par l’exposé d’un problème. Certes, une
solution est toujours trouvée, mais elle est provisoire et, tôt ou tard, le
problème réapparaît. La petite héroïne de Princesse, copine-en-chef (éditions
Kaléidoscope) apprend à ne plus donner d’ordres à son cousin, pour un oui pour
un non. Mais à la dernière page, elle recommence. Le petit lapin d’un autre
conte finit bien par arrêter de dire « caca boudin » à chaque phrase mais
remplace cette expression par… «prout ». Dans la collection enfantine Princesse
parfaite (Fleurus) – dont j’achète les volumes au supermarché – Zoé essaie
d’être sage mais elle est constamment rattrapée par ses pulsions et son
irrépressible envie de faire des bêtises. D’ailleurs, j’ai noté que lorsque les
parents français piochent dans la culture populaire américaine pour leurs
enfants, ils sont souvent attirés par l’univers très sombre des films de Tim
Burton.
Je vois bien l’intérêt des fins ambiguës.
Ces histoires ressemblent à la vraie vie. Les personnages sont complexes, la
jalousie se mêle à l’amitié. Et ça n’est pas tout de rencontrer le prince
charmant, encore faut-il supporter la vie quotidienne à ses côtés. Si on
m’avait dit, enfant, que les gens ne changent pas fondamentalement (surtout les
hommes), cela m’aurait évité de gâcher une partie de ma jeunesse.
J’approuve, bien sûr, l’idée qu’il n’est
pas nécessaire de se pâmer devant le moindre geste d’un enfant. Il n’empêche
que la rencontre avec la maîtresse de ma fille, en maternelle, m’a sérieusement
refroidie. À la fin du premier trimestre, après m’avoir dit que tout allait
bien, elle a tenu à me montrer le seul devoir où ma fille avait fait une
erreur. Craignait-elle que quelques mots d’encouragements ramollissent ma
motivation de parent ? Quel genre de réflexions faisait-elle à ma fille en
classe ? Et encore, elle n’a que cinq ans ! J’ai entendu dire que dans les
classes supérieures, on met les enfants en concurrence suivant leurs notes. Et
mêmes les élèves les plus brillants n’ont jamais 20/20 car ils sont jugés en
fonction d’un idéal impossible à atteindre. Dans les familles françaises que
j’ai rencontrées, il y a presque toujours un enfant qui rentre dans le moule –
bon en maths et en français, capable de tirer son épingle du jeu de la compétition
– et un autre à la traîne.
Pourtant, malgré leur pessimisme, les
Français que je connais semblent tous – en théorie du moins – accorder de la
valeur à la gaieté. Même mes « discrets » voisins parisiens apprécient fort la
gentillesse de notre joyeuse concierge. Et Les Demoiselles de Rochefort de
Jacques Demy, ce film où tout le monde chante dans la rue, est un
incontournable de la vidéothèque des petites filles. Lorsque je me suis rendue
à la grande rétrospective consacrée au monde enchanté de Demy à la Cinémathèque
française, les adultes plantés devant les extraits de films n’arrêtaient pas de
sourire (« Ah, si toute ma vie pouvait être comme dans Les Demoiselles », a
soupiré une de mes amies).
Des Français enjoués, j’en rencontre
souvent. Marie Deschamps, dont j’ai fait la connaissance lors d’un dîner, m’a
proposé d’assister à une des réunions pour « curieux optimistes » qu’elle
organise chaque mois chez elle, où sont conviés des intervenants, comme cette
dame de 93 ans qui, pour rester avec ses copines, a créé sa propre maison de
retraite. En France, « dans l’inconscient collectif, il y a un penchant naturel
au pessimisme, m’a-t-elle expliqué. Mais les gens individuellement ne veulent
pas être comme ça. »
altLes Demoiselles de Rochefort (T.C.D /
VISUAL Press Agency, 1967)
S’extraire de la morosité ambiante n’est
pourtant pas facile. D’autant plus que ça va à l’encontre de la tendance
générale. La candeur et les fins heureuses, c’est bon pour les films et les
concierges, mais surtout pas dans la vraie vie. C’est d’autant plus surprenant
que les Français sont si perspicaces et sophistiqués. Je suis souvent
impressionnée par l’objectivité avec laquelle la plupart des gens sont capables
de me décrire la complexité de leurs relations avec leurs collègues de travail
ou avec leurs enfants.
L’analyse que les Français font de la
plupart de leurs problèmes est, d’ailleurs, assez juste. Le journaliste anglais
Peter Gumbel, auteur du récent Élite Academy, enquête sur la France malade de
ses grandes écoles (Denoël), montre bien que la pression dans les entreprises
est aussi forte qu’à l’école. Comparés à d’autres pays du même niveau
économique, « les Français sont particulièrement stressés au travail et leurs
relations avec leurs employeurs sont particulièrement mauvaises », m’a-t-il
expliqué. « Les points de comparaison avec le système scolaire sont édifiants »
(Peter Gumbel m’a raconté qu’en France, son entretien d’évaluation était, à
chaque fois, digne d’un interrogatoire de la CIA où chaque erreur commise au
cours de l’année écoulée était scrupuleusement décortiquée). Peter Gumbel note
que les Français, quel que soit leur âge, manquent de ce que nous appelons,
dans les pays anglo-saxons, « l’autonomisation » – ce sentiment de pouvoir
maîtriser les événements qui nous concernent.
En d’autres termes, analyser sa vie avec
ses subtilités exquises et ses contradictions – exercice passionnant dans mon
cas du fait de mon expérience multiculturelle – pourrait bien s’avérer inutile
si l’on n’a pas l’impression de pouvoir changer les choses.
Si les Français parlent autant de leurs
problèmes, c’est sans doute parce qu’ils ont le sentiment de ne pas être en
mesure de les résoudre… Et c’est, peut-être, cette frustration qui les conduit
à répondre sèchement aux femmes dans les cafés !
J’ai téléphoné à Claudia Senik, auteure
d’une étude universitaire intitulée The French Unhappiness Puzzle (Le Mystère
de la tristesse française), afin qu’elle me prodigue quelques conseils pour
démêler ce paradoxe. Ses conclusions ne sont pas vraiment encourageantes. Le
simple fait d’être français réduit de 20?% les chances de se sentir « très
heureux » par rapport à des populations au niveau de vie similaire. Les enfants
d’immigrés scolarisés en France avant l’âge de 10 ans deviennent des adultes à
peu près aussi malheureux que les enfants nés de parents français.
Malgré mon stock d’optimisme, je me sens,
moi-même, devenir, chaque jour, un peu plus parisienne. Dans le métro, je me
suis surprise à m’écarter d’un homme simplement parce qu’il portait un short.
Et maintenant, j’offre moi aussi un air renfrogné aux touristes qui osent me
sourire.
Cela dit, une annexe de l’étude menée par
Claudia Senik m’a remonté, un peu, le moral. Elle y montre que les
ressortissants nord-américains, à revenus et travail égaux, sont les immigrés
les plus heureux en France. Apparemment, nous arrivons avec une vision plus
positive de notre avenir et des personnes à qui nous accordons notre confiance.
Il ne faut pas, non plus, exagérer avec
la bonne humeur américaine. Les personnes qui souhaitent, sincèrement, que je
passe une bonne journée se comptent sur les doigts d’une main. Mais sachez,
vous les Français, que l’optimisme et les histoires qui finissent bien,
pourraient ne pas être aussi débiles que vous le pensez. « Je crois que c’est
une question de récit, la façon dont on se raconte sa vie et dont on se
représente ses propres perspectives. Une attitude face à l’avenir », m’explique
Claudia Senik. « Je ne pense pas que la vie soit, objectivement, plus difficile
en France. C’est juste une question de ressenti, d’un certain manque d’audace
et d’enthousiasme. »
Peut-être, d’ailleurs, que le problème ne
vient pas du manque de considération pour les histoires qui finissent bien mais
de l’impression qu’ont les protagonistes de ne pas avoir leur mot à dire sur
cette fin. Dans un conte américain traditionnel, le héros atteint son but après
avoir surmonté tous les obstacles. Alors que dans un conte classique français –
même dans Les Demoiselles de Rochefort – les personnages restent, quoi qu’ils
fassent, dépendants des circonstances et du hasard.
Pour me protéger, je continue à chanter
dans la rue – si tant est qu’à part mes enfants, personne ne puisse m’entendre,
bien sûr.