Les Gaulois ont peu à peu abandonné leur
idiome celte. Pour imposer leur langue, les Romains ont misé sur le
temps et... la faiblesse humaine.
Légionnaires romains. Bas-relief du musée
archéologique de Saintes, qui se trouvait au centre du territoire occupé par la
tribu gauloise des Santons.
The Art Archive / Archaeological Museum
Saintes / Gianni Dagli Orti / AFP
Cet article ne devrait pas être écrit en
français. Vous-même ne devriez pas parler français. Si l'Histoire était
logique, vous et moi nous exprimerions dans un sabir germanique ou scandinave:
après tout, n'avons-nous pas été conquis par les Francs puis par les Vikings?
Pour quelles raisons étranges les vainqueurs ont-ils adopté la langue des
vaincus? Pourquoi, à l'inverse, nos ancêtres ont-ils abandonné le gaulois au
profit du latin? Comment, au Moyen Age, le langage "françoys"
pratiqué par le roi d'une (petite) France s'est-il imposé aux autres langues
d'oïl, au breton, au basque et surtout aux langues d'oc, incomparablement plus
prestigieuses à cette époque? Par quels méandres étroits le latin, apporté par
les Romains, est-il passé pour devenir ce langage étonnant que nous partageons
aujourd'hui et qui reste, quoi que l'on en dise, l'un des idiomes les plus
influents du monde?
C'est cette grande aventure de la langue
française que L'Express vous invite à découvrir tout au long de l'été. Vous y
croiserez des célébrités comme Clovis, François Ier ou Richelieu. Vous
comprendrez qu'en France plus qu'ailleurs il s'agit d'une question politique
cruciale. Vous constaterez que la monarchie, la Révolution puis la République
luttèrent avec une impressionnante continuité contre les langues régionales.
Vous découvrirez que notre langue n'est pas issue du "parisien". Vous
considérerez d'un autre oeil notre manie actuelle des anglicismes. Vous voyagerez
à travers le monde grâce à la francophonie. Vous sourirez, aussi, en savourant
les anecdotes qui émaillent l'histoire d'un idiome à nul autre pareil. Le
nôtre.
Les Romains ont misé sur le temps
Que les âmes sensibles arrêtent ici leur
lecture, car, autant vous prévenir d'emblée: ce qui va suivre est violent. Les
Romains, en effet, n'ont pas seulement vaincu les Gaulois militairement; ils
ont de surcroît fait disparaître ce qui fait l'âme d'un peuple : sa langue. Le
constat est sans appel : à l'heure actuelle, les linguistes évaluent à moins de
200 mots à peine l'héritage de nos ancêtres à braies et à longs cheveux: char,
ruche, mouton, crème, charpente, boue... C'est peu, très peu.
A l'inverse, on n'en finirait pas de
lister les termes de notre français actuel issus du latin, cette langue
prétendument morte. Minibus (de mini, "moins", et omnibus, "pour
tous"), c'est du latin. Frigo (froid), c'est du latin. Tout comme
uniforme, millimètre, village, octogénaire, pluridisciplinaire ou nihilisme. On
ne s'en rend pas toujours compte, a fortiori (c'est du latin!) quand les mots
évoluent au fil du temps : sacramentum a donné "serment", fabrica,
"forge", hospitalem, "hôtel". Et caetera. Et caetera...
Pour parvenir à ce résultat, Rome n'a
pourtant pas abusé des méthodes coercitives auxquelles recourront les
instituteurs de la IIIeRépublique pour substituer le français aux langues
régionales. Ils ont simplement misé sur le temps.
Tout, il est vrai, favorisait l'idiome du
vainqueur. L'usage du latin dans les administrations et notamment dans l'armée,
qui enrôlait régulièrement des soldats gaulois. Les déplacements réguliers des
marchands ou encore des esclaves. La nécessité de connaître l'idiome de
l'Empire pour accéder au statut de citoyen et à ses avantages. Un argument qui
pèsera lourd pour orienter les "élites" gauloises dans le sens de
leur intérêt. Celles-ci s'empresseront d'envoyer leur progéniture apprendre le
latin à Autun, voire à Rome, afin de leur assurer un avenir social prometteur.
La christianisation du pays achèvera le processus, les premiers chrétiens ayant
très vite compris que, pour assurer le succès de leur religion naissante, mieux
valait parler au peuple cette langue en plein essor qu'il comprenait de mieux
en mieux.
Certaines régions difficiles d'accès,
telles les vallées pyrénéennes, ont été plus que d'autres protégées de
l'hégémonie du latin.
Certaines régions difficiles d'accès, telles
les vallées pyrénéennes, ont été plus que d'autres protégées de l'hégémonie du
latin.
The Art Archive / Mus?e Lapidaire Avignon
/ Gianni Dagli Ort / AFP
Mais quelle langue, au fait? Au risque de
blesser notre amour-propre collectif, il faut rappeler ici une vérité: le latin
de nos ancêtres n'était ni celui de Cicéron ni celui des grands auteurs, mais
un "bas latin" déformé(ou évolué, pour utiliser un terme plus neutre)
parlé par les soldats ou les fonctionnaires présents en Gaule. Il n'y avait
d'ailleurs pas un, mais plusieurs latins, différents selon les régions de
l'Empire. Celui en usage dans la Narbonnaise, province conquise très tôt, se
distinguait de celui des territoires passés plus tard dans l'orbite
romaine(l'Aquitaine, la Lyonnaise et la Belgique). Les vallées pyrénéennes,
difficiles d'accès, sont restées plus longtemps fidèles au basque(à l'ouest de
la chaîne) et au gaulois(à l'est)... "Si le latin écrit reste unique, les
latins parlés commencent à se différencier dès la fin de l'occupation
romaine", résume la linguiste Henriette Walter. Et ce qui est vrai dans la
future France s'observe avec plus de force encore à l'échelle de l'Empire.
C'est là l'origine de la grande famille des langues latines : italien,
espagnol, roumain, portugais, catalan, etc.
Pendant plusieurs siècles, en fait, une
sorte de bilinguisme gaulois/latins (avec un s) a eu cours. Mais le résultat
était écrit d'avance. "Vers le Ve siècle, le gaulois est sur le point
d'avoir disparu complètement de la Gaule", écrit Frédéric Duval dans Mille
ans de langue française, histoire d'une passion (éd.Perrin/Tempus). Alea jacta
est...
ET AVANT LES GAULOIS?
Les Gaulois étaient des Celtes et, comme
tous les Celtes, ils parlaient une langue indo-européenne. En effet, voilà 8000
ans environ, les peuples qui vivaient dans le Caucase et au bord de la mer
Noire se sont déplacés, les uns vers l'Inde, les autres vers l'Europe. Au fil
des siècles leur idiome s'est peu à peu différencié, pour donner naissance à
des centaines de parlers, que l'on répartit aujourd'hui en plusieurs groupes,
parmi lesquels les langues celtiques, romanes (dont le français), slaves,
germaniques, baltes, grecques, indo-iraniennes... Puisque les Gaulois étaient
des Celtes, ils parlaient, c'est logique, un idiome celtique, qui variait selon
les régions (le breton en est un cousin éloigné). Mais ils n'étaient pas les
premiers occupants de notre future France. Avant eux étaient présents d'autres
peuples, dont les parlers, dits "pré-indo-européens", sont mal
connus. Seule certitude : les Basques continuent de pratiquer l'une de ces
langues. Ce qui lui donne une valeur particulière.